TRANSFORMATION VERTUEUSE

21 juillet 2017 Par Maryse Quinton
© Michel Denancé
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© Michel Denancé

À Charenton-le-Pont, Alain Moatti et Immobilière 3F ont uni leurs efforts pour transformer 7 000 mètres carrés de bureaux obsolètes en 90 logements sociaux qualitatifs. Par un dispositif de façade épaisse et habitable ainsi qu’un jardin collectif, le bâtiment existant trouve l’échelle domestique qui lui faisait défaut.


Trop souvent, un édifice obsolète est promis à la démolition. Sans état d’âme et souvent exemptes de réflexion architecturale, les destructions se suivent et se ressemblent, comme si la transformation n’offrait pas une possibilité légitime. Complexes, ces opérations de mutation programmatique exigent en effet une certaine dose d’énergie autant qu’une capacité à dépasser les automatismes.

À Charenton-le-Pont, le défi a été relevé en toute intelligence grâce à la ténacité conjointe d’Immobilière 3F et de l’architecte Alain Moatti, lesquels ont su envisager à bras-le-corps une métamorphose ambitieuse. À l’origine du projet, un immeuble de bureaux des années soixante-dix qui, bordant l’autoroute A4, cumulait les handicaps : environnement sonore désastreux, mitoyenneté très présente, façade monumentale de 260 mètres de long fortement typée tertiaire. Le maître d’ouvrage décide pourtant de faire avec ce qui est déjà là et d’y installer des logements sociaux.

Après dix-sept mois de chantier (hors curage et désamiantage), 90 appartements – essentiellement des petites surfaces – ont vu le jour au 72-76 quai des Carrières. Épais de seulement douze mètres, le bâtiment d’origine était particulièrement adapté à la transformation d’un point de vue technique mais aussi financier. Distribués en U, les appartements s’organisent en fonction des noyaux existants, où seuls quelques ascenseurs ont été supprimés. Le tour de force de l’architecte se traduit sur la rue par un système de façade épaisse et habitable. Exprimant la deuxième vie du bâtiment, ce dispositif lui confère ses qualités spatiales, que viennent renforcer les 2,89 mètres sous plafond hérités de la vocation initiale de l’édifice. Sans verser dans une attitude dogmatique, puisque les démolitions sont parfois inévitables, l’exemple de Charenton-le-Pont démontre avec force que la transformation devrait être systématiquement envisagée au préalable. Car l’équation est quoi qu’on en dise assez simple : 3,3 millions de mètres carrés de bureaux inoccupés pour la seule Île-de-France, un foncier devenu denrée rare dans de nombreuses villes et un cruel manque de logements difficile à endiguer. La voie est prometteuse, d’autant plus que « la reconversion est un acte résolument écologique », rappelle Alain Moatti qui, s’il connaît bien la réhabilitation en matière de projet culturel, a mené ici sa première expérience relative au logement avec la même conviction.

« Dans ces projets de transformation, c’est le frottement des histoires qui est très intéressant. Il faut utiliser la force des lieux pour aller plus loin. »

 

Une façade humanisée

Pour Alain Moatti, « domestiquer la façade répétitive » de cet immeuble de bureaux constituait l’un des principaux défis afin d’offrir aux habitants des logements agréables à vivre. Une seconde façade en béton architectonique est créée à 70 centimètres en retrait de l’existante, dont les modénatures en béton préfabriqué ont été conservées. Le bâtiment renoue avec l’échelle domestique grâce à l’utilisation du mélèze qui habille platelages, jardinières, murs et sous-faces. La suppression d’éléments anciens en béton apporte à l’élévation austère la dimension aléatoire qui lui manquait. Un nouveau rythme est mis en place sur les 260 mètres de front, en modifiant ainsi sensiblement la perception.

 

Des contraintes minimisées

Les loggias générées par ce dispositif de seconde façade en retrait offrent une mise à distance bienvenue vis-à-vis de l’environnement urbain, difficile d’un point de vue acoustique, tout en fonctionnant comme des brise-soleil sur ce côté orienté plein sud. Généreuses, les fenêtres en aluminium sont équipées de triple vitrage (45 dB d’affaiblissement). Aux nuisances sonores se substituent désormais des vues lointaines, cadrant le grand paysage de la Seine et le territoire industriel d’Ivry-sur-Seine. Grâce aux apports solaires et à l’irrigation assurée par la récupération des eaux de pluie en terrasse, des jardinières peuvent animer cette longue façade d’une dimension végétale qui rompt avec l’architecture minérale préexistante.

 

Un jardin en cœur d’îlot

La recherche de domesticité se concrétise également dans la création d’un jardin collectif (14 × 24 mètres) en cœur d’îlot. Par une démolition partielle, l’espace libéré permet d’apporter de la lumière au fond de la parcelle autrefois sombre et exiguë. Le jardin règle les vis-à-vis tout en offrant une qualité de vie aux habitants. De part et d’autre, les façades dotées de balcons sont bardées de mélèze et isolées thermiquement par l’extérieur. Tableaux et voussures sont en aluminium laqué bronze. Des essences à moyen développement ont été plantées pour filtrer les vues tout en laissant la lumière naturelle irriguer l’ensemble.

 

Article paru dans exé 27 spécial façade métallique (mars-avril-mai 2017)