Depuis la fin des années 2010, la préfabrication fait son grand retour en architecture, avec un nouveau nom, « le hors site », mais accompagnée des habituelles promesses de construction rapide, bon marché, reproductible et flexible – aujourd’hui réparable et remontable. De grands groupes industriels internationaux sont désormais de la partie, réinterrogeant la place que les architectes pourraient occuper dans cette intensification de la production bâtie. Est-il encore réaliste pour eux de songer à intégrer ces équipes ? Est-il possible d’y participer sans renoncer à la complexité architecturale ? Aux concepteurs désorientés, la démarche de recherche de Manon Scotto1 propose une échappée conceptuelle. L’architecte et historienne s’est immergée dans les travaux de deux pionniers français, Fabien Vienne et Pierre Lajus, pour en examiner l’outil de conception peut-être le plus vieux au monde : la trame. Elle a retracé les parcours créatifs de ces architectes ayant collaboré à des projets d’habitats individuels industrialisés entre les années 1960 et 1980. De ce travail, elle a tiré une thèse de doctorat, soutenue en 2022. Elle voit, depuis, dans la trame un « outil pluriel » dont les architectes contemporains seraient bien inspirés de se resaisir.
En mode mineur
En amont de son étude, l’historienne rappelle que la trame ne représente aucunement un monopole d’architectes. Universel, le procédé fait son apparition dès que des doigts se mettent en mouvement pour tresser ensemble des fils ou des fibres. En se référant à ces traditions artisanales, la chercheuse relève les propriétés du dispositif sur lesquelles elle fonde son propos. D’une part, sa dualité fondamentale. Une trame unit en effet la pensée conceptuelle à l’espace concret – l’idée à la réalité – autant qu’elle associe une réalisation à son processus d’élaboration. « Qu’il soit vannier ou architecte, le concepteur trouverait avec la trame une manière de révéler simultanément le projet qu’il imagine, dessine et réalise », précise-t-elle. D’autre part, son invitation au dépassement. Une trame appelle en soi un réseau qui fait se croiser des points, des lignes, des surfaces ou des volumes, amenés à se répliquer dans toutes les dimensions sans s’arrêter : un cadre strict qui n’attend que d’être détourné par une infinité de combinatoires. Grâce à ces deux motifs, la trame incarnerait un solide antidote à la page blanche pour tous les créateurs.
Mais si la trame traverse les cultures et les époques, elle reste attachée, dans le domaine construit, au développement industriel d’après-guerre et à ses dérives. Un lecteur familier de l’architecture, à la simple énonciation du thème, hésitera entre méfiance vis-à-vis des quadrillages monotones d’un urbanisme colonial sans nuances et fascination pour la grille tranquille d’un van Eyck ou les nappes infinies de Superstudio. Néanmoins, pour la plupart des gens, la trame renvoie spontanément à l’appréhension moderne de l’espace et à ses perpétuations encore brutales. Loin de ces visions dystopiques, Manon Scotto a choisi de s’intéresser aux manières douces. Elle s’est penchée sur un programme moins prestigieux, moins médiatisé : l’intervention d’architectes dans la production de maisons industrialisées. À la trame proliférante et aliénante, la chercheuse oppose la trame créative et attentive d’un Fabien Vienne (1925-2016) et d’un Pierre Lajus (1930-).
Couteau suisse
Curieusement, Fabien Vienne et Pierre Lajus ne se sont jamais côtoyés ailleurs que dans cette thèse – à un concours près. Leurs destins se retrouvent entremêlés ici car leurs pratiques et leurs oeuvres s’inscrivent dans le contexte singulier de la deuxième moitié du XXe siècle. L’un et l’autre ont conçu des architectures simples, sobres, adaptables. Surtout, ils se sont lancés dans l’expérimentation de logements économiques industrialisables destinés au plus grand nombre, travaillant à partir de trames des décennies durant. La chercheuse a restitué leur appréhension de cet outil de conception, relatant la manière respective dont ils s’y sont initiés au cours de leurs premières expériences professionnelles (« S’acculturer »), dont ils en ont découvert les possibilités au cours de voyages, lectures ou expérimentations (« Explorer »), dont ils l’ont déclinée dans leurs projets successifs (« Mettre à l’épreuve ») et, enfin, dont ils l’ont transposée dans des domaines parallèles comme l’informatique ou les jeux (« Conceptualiser »).
De Fabien Vienne, Manon Scotto explicite les systèmes modulaires Trigone (1960) et EXN2 (1974) et les maisons qui en sont nées sur l’île de La Réunion. De Pierre Lajus, elle détaille la conception du chalet de Barèges (1966), des maisons Girolles (1966) ou des maisons Phébus et R5 pour Phénix (1980-1983). De projet en projet, elle passe en revue les enjeux et arbitrages successifs des architectes : les ajustements liés aux préférences des usagers, la maîtrise plus ou moins grande de la chaîne des matériaux et des coûts de construction, la conservation de composantes traditionnelles, la possibilité d’une version non finie, l’adaptation aux aléas du bâtiment, la nécessité de limiter ou de composer avec des chutes… Les dessins de Fabien Vienne montrent la puissance et la beauté d’un art combinatoire quand celui-ci est maîtrisé par un passionné de géométrie. Les maisons de Pierre Lajus révèlent quant à elles la lisibilité d’une trame devenue expression structurelle – une quasi-signature. Par la force des choses, la réflexion sur la trame conduit les concepteurs vers une rationalisation constructive. Mais, en débroussaillant les projets, la chercheuse met en avant une qualité plus riche du dispositif que la seule optimisation : son caractère systémique. La trame intervient en effet sur de multiples plans à la fois – « technique (dimensionnement), économique (sérialisation), politique (normalisation), spatiale (rythme), esthétique (harmonie), usagère (modulation), etc. » – et constitue grâce à cet éventail un subtil levier de création pour les architectes qui peuvent choisir l’une ou l’autre de ces composantes en fonction des nécessités. Rigoureuse et ludique, généreuse et économe, ancestrale et ouverte à l’innovation, la trame représente une ressource aussi discrète qu’inépuisable, dont le ressort contemporain tient dans sa compatibilité avec des exigences de tempérance.
Ouvroir de régénération potentielle
Avec une exposition à la Cité de l’architecture et du patrimoine en 2016 pour Fabien Vienne et une médaille d’or de l’Académie d’architecture tout juste obtenue pour Pierre Lajus, les deux architectes rencontrent l’actualité. Le registre mineur, leur quête de sérialité et leur façon de penser l’architecture comme médiation les mettent en phase avec les problématiques du moment.
La trame, parfait intermédiaire entre plusieurs mondes, justifierait amplement ce regain d’attention architectural, ajouterait Manon Scotto. Cette dernière montre en quoi le procédé favorise les collaborations. Avec les usagers, d’abord : du papier au chantier, une trame facilite le repérage dans l’espace et tout effort de personnalisation. Avec les artisans, ingénieurs et entrepreneurs, ensuite : en permettant de créer sans figer les mesures, le dispositif autorise une co-conception équilibrée. Ce n’est pas pour rien que Fabien Vienne et Pierre Lajus se sont investis dans des cercles ouverts aux autres acteurs de l’acte de bâtir. Le premier a créé la société Diffusion internationale des systèmes (DIS) afin de mettre sur le marché des procédés industriels tandis que le second a cofondé la cellule d’assistance architecturale Racine3 afin d’accompagner le groupe de construction Phénix (1979-1983), puis le réseau Avec (1983-1994) dans le but de développer des composants avec des industriels.
Le récent renouveau de la préfabrication promet aux architectes français d’âpres négociations avant de se faire une place dans ce système de production. Manon Scotto a montré comment, avant que l’informatique transforme les métiers, Fabien Vienne et Pierre Lajus sont parvenus à imaginer des projets sériels, appropriables, diversifiés, avec une belle spatialité – en s’emparant des potentialités combinatoires et communicationnelles de la trame. Leur expérience pourrait montrer à la relève que la prise en main de l’échiquier peut être une façon modeste mais astucieuse de ne pas se faire damer le pion d’entrée de jeu.