Le bâtiment Olympe se situe au coeur du Village des athlètes éphémère de Paris 2024, dans sa partie développée sur l’Île-Saint-Denis. Quelle est la genèse de ce projet qui a été bousculé par son intégration au programme olympique ?
Farid Azib : Du fait d’une croissance et d’une dérive budgétaire des Jeux, comme ceux de Sotchi (41 milliards de dollars, NDLR) ou de Pékin (32 milliards de dollars, NDLR), avec plusieurs dizaines de milliards de dollars dépensés pour une quinzaine de jours, Paris avait bâti sa candidature sur des budgets réduits. Une des manières pour atteindre cet objectif était le réemploi des infrastructures existantes et que le Village des athlètes reste une des rares à construire. Il devait être envisagé comme un futur quartier, la source d’une mutation, et ce dans une partie du territoire francilien possédant des capacités d’évolution. Il y avait derrière tout cela une volonté politique. Ce Village est réparti en trois zones, dont 80 % sont situés à Saint-Denis et Saint-Ouen, coordonnées par Dominique Perrault, et le reliquat au coeur de l’écoquartier fluvial de l’Île-Saint-Denis, avec une ZAC ayant pour aménageur Plaine Commune et créée avant même que l’installation olympique soit envisagée. La passerelle qui donne sur la place de la Batellerie où se situe Olympe a été créée pour intégrer cette partie du Village à celle située à Saint-Ouen et Saint-Denis. Paris 2024 a été un coup de fouet pour que le projet sorte dans les délais et que la réalisation de ce point d’achoppement qu’était la passerelle soit facilitée par le déblocage des crédits, notamment d’État. C’était la première fois que l’on construisait une future ZAC avec une étape qui serait le Village des athlètes. Aussi, les éléments urbains et programmatiques, auxquels a été affectée la réversibilité, avaient déjà été énoncés.
Quel était justement le programme initial de ce bâtiment ?
F. A. : Dans le plan d’aménagement urbain de cette ZAC, deux équipements avaient été identifiés, en plus de commerces et de bureaux : l’équipement culturel dont j’ai eu la charge et une base nautique. Cette dernière était vraiment circonscrite en termes de programmation ; à part déterminer sa masse en termes de surface, le programme était ciblé. En revanche, l’équipement culturel de la Cité des arts s’inscrivait dans la continuité du mouvement « Réinventer Paris » qui demandait aux promoteurs de trouver une affectation définitive, au-delà de la phase JO. Dans cette lancée qui a marqué Paris 2024, avec l’introduction du breaking et du skateboard comme nouvelles disciplines olympiques, en plus du BMX race qui l’était déjà, l’équipe architecte/promoteur, ainsi que nos conseils en usages, se sont naturellement tournés vers l’art de la rue et ont pensé à une Cité des arts urbains. Nous sommes en Seine-Saint-Denis et il ne faut pas oublier que le rap est la musique la plus écoutée chez les jeunes. C’est bankable. Il y a une potentialité de création de studios, de salles de danse et d’y associer les activités plus rémunératrices de la restauration et de l’évènementiel autour de thématiques artistiques. Il restait à charge du promoteur de trouver les futurs opérateurs. Un appel à manifestation d’intérêt a été lancé, qui pour l’heure est sans résultat.
Comment avez-vous intégré cette dimension de réversibilité dans la conception de la Cité des arts urbains ?
F. A. :Cette question était assez déterminée pour les architectes en charge des logements, avec deux types de plans, l’un pour les Jeux olympiques et l’autre en partie héritage. Pour nous, dans ce bâtiment qui va être exploité par des privés – avec un désir, voire une exigence de la mairie pour qu’il ait une exploitation exclusivement autour de la production et de la diffusion culturelle –, la commande n’était pas clairement définie, pas plus que pour l’exploitant. Nous avons dessiné un bâtiment avec des espaces capables de muter selon les différentes affectations : un lieu culturel pour la danse, la production de studios, une résidence d’artistes et potentiellement devenir des bureaux. Il a été pensé de façon large dans les usages et d’un point de vue structurel. Le projet initial intègre un permis évolutif, un deuxième état. Cela est nouveau et c’est vraiment une avancée car lorsque des maîtrises d’ouvrage commandent des bureaux, il y a une période pendant laquelle elles ne savent pas si elles vont trouver preneurs. C’est intéressant pour les investisseurs, les promoteurs, de profiter d’un permis à double détente qui intègre ces durées, faire muter les affectations en conséquence sans passer par la case dépôt de permis et les délais que cela implique. La prise de risque est moindre, tout en répondant à des demandes légitimes de mairies qui ne veulent pas rester confinées au statut de villes-dortoirs mais être des villes en capacité d’attirer de l’activité. Aujourd’hui, on définit plutôt des spécialités, du saucissonnage en mètres carrés qui est très fragmenté et qui reste figé. Architecturalement, cette nouvelle voie permet de revenir à la base de ce qu’est l’architecture : la définition de la structure, de l’ossature. Le reste peut bouger.
Ce qui ressort de votre projet est effectivement la manière dont on peut renouveler, réinventer une écriture de la structure. Le squelette que vous avez dessiné est particulièrement parlant à cet égard. Comment a-t-il été défini ?
F. A. : C’était un concours par ateliers, tous les acteurs se réunissaient régulièrement. Nous étions face à un autre groupement de promoteurs et d’architectes et ce bâtiment était scruté, j’avais donc intérêt à avancer ! Ma présentation a commencé de façon légère et humoristique. J’ai une bonne connaissance du sport et j’ai remarqué que la morphologie, le squelette, détermine la discipline choisie par un athlète. La tenue et l’élégance tiennent à la posture et l’harmonie est liée à la proportion entre les parties du corps. On retrouve dans le sport le même mouvement de compression qu’en architecture. Comment alors reporter au sol les masses d’une manière la plus fluide possible ? L’idée d’aller chercher de grands espaces est rendue possible en faisant travailler les matériaux en tension, de manière à avoir un minimum de points de compression, de trouver un point d’équilibre entre la pression et la tension. L’image de l’extension empruntée au sport est une manière d’ancrer la construction au sol mais aussi de lui donner la possibilité de dialoguer avec le ciel. Ce bâtiment, une architecture, a quelque chose qui tient de l’idée de performance. Comment utiliser le minimum de moyens pour le maximum de résultats, comme le font les athlètes qui calculent les moindres grammes, les moindres secondes ? Leur niveau de performance est compris dans un ratio, effort/résultat incroyable. En même temps que je démontrais ma démarche par ce moyen, je me disais qu’en minimisant les points d’appui nous définissions davantage des volumes, des espaces donnant un cadre d’exploitation des possibles plus élargi qu’en construisant avec des murs pleins. Les différents plateaux pouvaient évoluer d’une manière beaucoup plus aisée. Une fois réglée cette question de l’extension, j’ai travaillé un épannelage (dégrossir un bloc de pierre, de marbre par une taille en plans qui dégage la forme du sujet, NDLR) des niveaux. Ils ne sont pas identiques, ce qui nous a valu des réprimandes du promoteur car cela ne répond pas aux attentes en termes d’optimisation.
Vous avez travaillé à partir de prototypes sur le site de la construction. Que recherchiez-vous à ce stade en termes constructifs ?
F. A. : La recherche avait davantage été menée lors de mon précédent projet à Saint-Lô (Maison de technopôle livrée en 2020, NDLR). De façon générale, des vêtures sont posées en second oeuvre sur les structures béton. Avec le temps, leur détérioration mène à des coûts de rénovation exorbitants, en comparaison avec un sablage de béton ou une peinture sur une matière suffisamment robuste. C’est pourquoi j’ai constaté que je devais me dépouiller de dessins, de calepinages pour travailler davantage avec le maître maçon qui est le compagnon premier de l’architecte. À Saint-Lô, j’avais expérimenté un bâtiment double mur avec un béton coulé en place et un isolant intercalé. Après un travail de recherche avec le bureau d’études de Lafarge, nous avions eu un moment d’échange très riche avec l’entreprise. J’ai pensé ce projet Olympe en regard de cette expérience. Comme 80 % des cas de figure qui y sont développés sont des reprises de points de détails du projet de Saint-Lô, nous l’avons visité avec l’entreprise Legendre en charge du gros oeuvre. Piqués d’une forme d’orgueil, les maçons se sont dit « Nous aussi on a envie de faire ça ; il y en a marre, on vient toujours cacher nos bétons ! » Et cacher le béton entraîne une perte de compétences. On ne lui donne aucune autre qualité, notamment esthétique, que structurelle, acoustique et de coupe-feu. En étant à l’écoute et en dialogue avec les entreprises, on trouve des solutions collectives. Ici, par exemple, sur la façade sud, les stores sont intégrés à une réserve ménagée dans la sous-face des balcons. Et l’intégration des descentes des eaux pluviales dans les poteaux est le résultat d’un travail collégial entre entreprises et architectes, avec consultation du bureau de contrôle.
Ce béton tranche avec le bois et les matériaux biosourcés mis en oeuvre sur le chantier du Village…
F. A. : Ce projet est voulu en béton visible et de qualité. J’ai apprécié de prendre le contre-pied, d’être à contre-courant du reste du Village des athlètes. Olympe est un équipement avec un rendement extrêmement faible en termes de location, un coût d’investissement porté par un promoteur, sans argent public et sans aides. L’équation est vite faite. Pour un tel équipement qui combine les exigences acoustiques de la musique live à celles d’un ERP de catégorie 3 en termes de sécurité incendie, avec celle de grands espaces à aménager, le bois devenait extrêmement cher. Le béton brut était une solution plus économique. D’ailleurs, la cimenterie était à seulement 200 mètres du chantier. Pour la colorimétrie, j’ai annoncé un boring grey ! Un gris ennuyeux. Mais par contraste avec le béton brut et sa teinte qui change en fonction des agrégats, le textile est introduit et il donne quelque chose de très aérien, très sensuel. Comme nous sommes dans un bâtiment héritage, nous avons souhaité garder ce qui caractérise les Jeux olympiques. Il y a la vasque de la flamme qui va rester et, dans l’esprit de tous, la couleur des médailles. L’identité du bâtiment c’est cet apanage : béton gris, l’or, l’argent et le bronze des rideaux métalliques qui assurent l’acoustique, le compartimentage et le contrôle des apports de lumière. La designer styliste de l’agence vient apporter une touche qui tranche avec la rigueur du bâtiment. Au dernier étage, ils mesurent 5,80 mètres de haut et donnent pleinement à percevoir les mouvements du vent.
Fiche Technique
LOCALISATION Île-Saint-Denis (93)
MAÎTRISE D’OUVRAGE Solideo – Village des athlètes
Pichet et Legendre Immobilier
ÉQUIPE Farid Azib, Dhouha Hamdi (chef de projet),
Isabelle Pinsolle, Marine Fayollas, Claudio Pantano
et Andrea Porcai (assistants), Atelier Volga (paysage),
Scoping (acoustique), Ecotech Ingénierie (économie),
Arcadis (structure, fluides, SSI), ARP Astrance
(environnement), BTP Consultants (contrôle technique),
Bureau Veritas (CSPS), Kernial (plateforme d’échanges
numériques) et Delta Partners (OPC)
PROGRAMME Construction d’un équipement culturel
SURFACE 1 470 m2
LAURÉAT CONCOURS 2020
COÛT 5,2 millions d’euros
LIVRAISON Avril 2024
PHOTOGRAPHIES Luc Boegly