À LA SOURCE DES CONCEPTS
Diagramme ? Pas diagramme ? L’architecte et enseignante en projet Justyna Morawska livre une enquête sur le recours des architectes à cet outil, éclairant philosophiquement la façon dont mûrissent les processus de conception architecturaux.
Pour comprendre ce que cherche Justyna Morawska, peut-être faut-il prendre comme exemple l’un des diagrammes les plus connus, le panoptique de Jeremy Bentham. Imaginé au XVIIIe siècle, ce dispositif carcéral place un geôlier en position centrale d’une prison, de sorte que celui-ci puisse garder un oeil sur chacun des prisonniers à tout moment et que, par la réciproque, les prisonniers aient le sentiment d’être observés en permanence. Cette manière de projeter les lieux se veut un mélange entre un agencement spatial et une modalité de surveillance, un concept plus qu’une forme concrète, suffisamment précis tout de même pour ne pas rester à l’état d’idée abstraite – probablement que deux dessins à l’aveugle de structures panoptiques se ressembleraient beaucoup. Tels sont les diagrammes examinés par la chercheuse, des outils de représentation autant que de pensée.
L’ouvrage Quand y a-t-il diagramme ?1, paru en avril 2026, donne à voir le territoire que l’architecte et enseignante a arpenté au cours de sa thèse de doctorat. Pour avancer dans sa réflexion sur ce dispositif, l’autrice s’est appuyée sur Nelson Goodman, inscrivant son travail en philosophie analytique. On y croise aussi Ludwig Wittgenstein, Michel Foucault ou Umberto Eco, venus l’aider à en savoir plus sur ce qui se joue dans la tête d’un concepteur. Car la problématique qui anime cette étude est au départ assez simple : la chercheuse s’interroge sur les liens qui se nouent entre les mots et les choses dans un exercice de création, en prenant comme cadre l’architecture. Plutôt que de se demander « Qu’est-ce qu’un diagramme ? », elle propose de décaler la réflexion : « Comment fonctionne un diagramme ? », « Que fait un diagramme ? », « Comment signifie un diagramme ? », « Que faut-il pour qu’un objet puisse être considéré comme un diagramme ? », etc. Comme elle le suggère dès le titre, à la question « quoi ? », elle substitue la question « quand ? ».
Suivant ce raisonnement, le lecteur traverse l’ouvrage en quatre énigmes successives : « Aspect ou fonction ? », « Image ou diagramme ? », « Identité ou corrélation ? », « Loi ou règle ? ». Cette investigation se révèle nourrie, minutieuse, l’autrice avançant pas à pas dans sa démonstration, élaguant aux ciseaux une forêt touffue de notions, parsemée de pièges intellectuels.
Une pensée diagrammatique
Des schémas de composition des villas palladiennes aux expérimentations musicales et plastiques de Iannis Xenakis, le diagramme constitue un outil de conception coutumier en architecture. Le livre de Justyna Morawska nous révèle qu’il a particulièrement le vent en poupe depuis la fin des années 1990. Depuis lors, cet instrument fait l’objet de nombreux essais, articles ou expositions, nourrissant une véritable « effervescence intellectuelle qui continue, indubitablement, à influencer la pensée architecturale aujourd’hui », comme le précise la chercheuse. L’ouvrage présente deux grandes figures qui semblent déterminantes dans cette bonne fortune : Toyo Ito et Peter Eisenman.
Toyo Ito est en effet le premier, en 1996, à parler d’« architecture diagramme » pour qualifier l’oeuvre de Kazuyo Sejima (SANAA). À travers cette expression, l’architecte souligne la virtuosité avec laquelle les réalisations de sa consoeur concordent avec des dessins de conception projetant moins des murs et des espaces qu’un système de relations. Selon lui, les bâtiments « insubstantiels » de Sejima matérialiseraient le concept que les croquis préliminaires cherchaient déjà à atteindre. Mieux, ils le sublimeraient.
Dans un mouvement quasi synchrone, Peter Eisenman fait paraître Diagram Diaries l’année suivante. Son « journal de diagrammes » présente une multiplicité de variantes architecturales obtenues à partir d’opérations de déplacements, de superpositions ou de déformations. L’auteur paraît explorer la puissance d’une combinatoire libérée de l’expression d’un style ou de la correspondance à une fonction. Ainsi, au tournant des années 2000, ces deux théoriciens ont légitimé pour leurs pairs le diagramme en tant qu’outil exploratoire clé du projet.
Diagrammes de circonstances
L’investigation menée par Justyna Morawska puise dans des écrits de philosophes eux-mêmes commentés par des architectes contemporains pour comprendre ce que les concepteurs attendent et font des diagrammes. En croisant leurs approches, l’autrice n’aboutit pas à une définition universelle de l’outil mais elle en fait émerger des principes. Nous en détaillons deux.
Premier d’entre eux, « rien n’est un diagramme de façon fixe et stable », car les symboles fonctionnent soit comme des diagrammes, soit comme des images, selon les circonstances. Reprenant le propos de Nelson Goodman, la chercheuse évoque deux courbes d’allure similaire, l’une étant le fruit d’un enregistrement d’électrocardiogramme, l’autre une esquisse du mont Fuji par Hokusai. Soit deux tracés visuellement identiques aux usages et significations différents. Or, le premier nécessite d’être décodé pour être compris, il agit en diagramme. Fondé sur une mise en rapport entre un trait et une activité cardiaque, il demande un effort de traduction. Le deuxième figure quant à lui la silhouette d’une montagne reconnaissable, il agit en image. Fondé sur l’apparence, il se présente entier, dans son immédiateté.
Une différence se fait jour : si un diagramme extrait des propriétés d’une réalité, une image se montre, elle, « saturée » de propriétés (couleurs, épaisseur de la ligne, netteté, texture du papier…). C’est d’ailleurs la possibilité de ne sélectionner que quelques traits pertinents qui est exploitée chez les architectes s’inspirant des formes de la nature. L’autrice mentionne l’agence new-yorkaise Aranda et Lasch qui propose comme méthodes de design des verbes d’action (« compresser », « tisser », « fusionner », etc.), auxquels elle associe des modèles d’inspiration. Le verbe « calepiner », par exemple, est mis en lien avec des systèmes de bulles et de cellules. Deux références retenues pour leur propriété commune, la contiguïté des éléments. Ici réside la base de la création diagrammatique (et biomimétique) : les architectes ne retiennent que quelques paramètres avec lesquels composer, limitant les choix, tout en ouvrant à un grand éventail de configurations. Ils en font un petit moteur de génération de combinaisons.
Le deuxième principe découle du premier et est notamment formulé par les architectes van Berkel et Bos (UNstudio). En 1998, ceux-ci cherchent un remède à la « condition du monde médiatisé », qui voit les démarches de conception réduites à une « logique de justification », faisant apparaître les projets accomplis comme les conséquences logiques de genèses pourtant bien moins linéaires. À l’heure du marketing florissant, le processus créatif serait exprimé sur la base d’une « rationalisation a posteriori » dissimulant la complexité à l’oeuvre.
Les auteurs y voient l’un des effets de la globalisation et un risque pour la discipline d’être rabattue vers des solutions standardisées. Pour renouveler la théorie de l’architecture et éviter cet appauvrissement du débat, les deux architectes invitent à ne plus travailler en « projets » mais en « modèles de conception », pour ne pas dire en « diagrammes », entendus comme des règles du jeu, des manières d’associer les éléments les uns aux autres. La signature d’un architecte en cette fin du millénaire résiderait non dans la répétition des mêmes règles du jeu mais dans la récurrence de la façon de penser le jeu dans des situations différentes.
L’enquête de Justyna Morawska expose la réflexion montante, depuis 30 ans, en faveur d’une architecture conceptuelle, sophistiquée, en quête d’essentiel, refusant les approches formelles, les préjugés esthétiques, les typologies et les archétypes. Derrière ce rêve de pureté s’ébauche un désir d’autonomie de l’architecture, qui tire la discipline un peu plus vers l’art que vers le chantier, que des agences comme RCR, Christian Kerez, UNStudio, OMA ou toute la veine paramétrique approfondissent. Dans cette manière de créer, pas de point de départ dans l’histoire ni dans le contexte social ni dans les bâtiments préexistants. L’architecture cherche ses questions et ses résolutions en elle-même. Or, la chercheuse montre que ces approches contemporaines trouvent leur mécanique dans des dispositifs discrets situés à la confluence de l’expérience visuelle et de la pensée : les diagrammes, dont son livre dévoile les logiques et libère l’énergie créative.
Texte Béatrice Durand
(1) Justyna Morawska, Quand y a-t-il diagramme ? La signification des
« papiers » d’architecte, Rennes, PUR, 2026
© Aranda\Lasch, « Grotto », 2005 ; « Recipe for Tiling », 2006 © Aranda\Lasch

