© © Maris Mezulis
À deux pas de la mairie de Clichy-la- Garenne, l’hôtel de 120 chambres réalisé par l’agence Neufville-Gayet pour le Groupe Galia, qui a ouvert ses portes juste avant les Jeux olympiques, est venu combler un manque d’hébergements dans le secteur depuis l’installation de plusieurs sièges sociaux d’entreprises. Prenant la place d’un ensemble un peu disparate constitué d’un petit immeuble faubourien, d’une maison et d’un garage, l’hôtel TRIBE Paris Clichy offre maintenant un visage plus unifié à la place de l’église. Un dialogue argumenté avec l’architecte des Bâtiments de France sur le recul des terrasses, l’épannelage de l’immeuble et son insertion urbaine a permis à l’équipe d’affiner son allure définitive. « La pierre rassure, constate Orianne Madinier, qui a dirigé le chantier au sein de l’agence fondée par les architectes Elsa Neufville et Erwan Gayet. Les habitants du quartier s’arrêtaient pour nous dire que le projet leur plaisait. »
Rapidement élevée, la façade en pierre massive porteuse, dressée sur le boulevard Jean-Jaurès, est constituée de modules d’une trentaine de centimètres d’épaisseur prétaillés dans l’atelier nîmois de Philippe d’Art, Compagnon tailleur de pierre. Livrées numérotées sur le chantier, ces pièces formant les trumeaux comme les linteaux ont été assemblées à l’aide d’une grue araignée. « Tout s’enchaîne facilement avec ce matériau : le cordeau, la machine qui soulève, la truelle et le mortier, et c’est fini ! », apprécie Orianne Madinier. Seuls certains éléments, comme les linteaux cannelés des premier et troisième étages et les feuillures autour des fenêtres, pour lesquels le voyage aurait été risqué, ont été taillés sur place. Ces discrètes modénatures et les joints creux découpant le linéaire en trois séquences verticales animent l’immeuble sans tomber dans le maniérisme. La pierre calcaire, qui provient des carrières de Beaulieu dans l’Hérault, se fond avec les teintes des bâtiments historiques alentour, de l’église Saint-Médard au très beau pavillon Vendôme datant du XVIIe siècle. Affirmant une esthétique sobre, rehaussée par ses menuiseries en mélèze, l’établissement s’inscrit dans la veine tramée et classique, remontant aux années 1930 en passant par Fernand Pouillon dans les années 1950, qui connaît un véritable regain d’intérêt depuis quelques années.
En revanche, la coexistence de deux entreprises de gros oeuvre a complexifié la réalisation. Durant le chantier, le principal enjeu constructif a consisté à gérer la cadence entre les interventions en béton et celles en pierre et à faire communiquer les différents conducteurs de travaux et corps d’état. Alterner le coulage des dalles, le stockage de la pierre et celui des banches s’est révélé particulièrement délicat. Côté rue, le rez-de-chaussée en béton préfabriqué poli se distingue de l’ensemble. Au-dessus, la façade comporte, à la demande du bureau de contrôle, des potelets en béton coulés dans la pierre massive (au milieu de chaque trumeau) aux trois premiers étages alors que les trois niveaux supérieurs sont uniquement en pierre. « C’est un matériau millénaire mais, étonnamment, nous sommes confrontés à des appréhensions car le savoir a été un peu perdu… alors que pour la mise en oeuvre du béton nous avons tous les DTU », remarque Orianne Madinier. Au départ, les architectes pensaient réaliser l’intégralité du projet en pierre mais, pour des raisons financières, des variantes ont été introduites pendant la conception. Ainsi, la façade arrière marie pierre et béton préfabriqué pour les appuis de fenêtres et les linteaux. Tandis que le second corps de bâtiment, qui se développe en U autour d’un patio planté, affiche uniquement du béton blanc autoplaçant, poli sur les poteaux et la corniche du rez-de-jardin.
L’optimisation structurelle et constructive, la dissociation entre l’ossature porteuse et les éléments intérieurs, la trame assez flexible et les plateaux libres en font un bâtiment aisément transformable. L’agence d’architecture Ciguë a succédé à Neufville-Gayet pour l’aménagement et la décoration intérieure, notamment du bar en rooftop et du salon-bar traversant entre rue et jardin, hyper chaleureux et informel, investi très librement par les voyageurs comme les habitants du quartier.
Entretien avec Brice Errera, président du Groupe Galia, et Pauline Oster, vice-présidente TRIBE Europe & North Africa
Quel rôle l’architecture et le design jouentils dans un hôtel comme le TRIBE Paris Clichy ?
Pauline Oster : Ce sont des piliers de la marque TRIBE. Dès que quelqu’un entre dans un hôtel TRIBE il doit immédiatement ressentir une atmosphère, une intention qui répond à ses attentes visuelles, gustatives, expérientielles… Nous voulons proposer des espaces où l’on se sent bien, où l’on a envie de rester, de partager des choses. Le TRIBE Paris Clichy est ainsi pensé comme un véritable lieu de vie : le lobby, avec son bar central et ses différents types d’assises, n’est pas un simple espace de réception mais un lieu modulable où l’on peut travailler, se détendre, échanger. Nous y avons privilégié des matières naturelles, des lignes épurées et un éclairage optimisé pour créer une ambiance harmonieuse et accueillante. Des pièces de design grand public se mêlent à des références plus iconiques, autant d’objets qui vont susciter la curiosité. L’endroit est imaginé comme un « social hub » qui offre une réelle fluidité d’expérience, autour d’une offre plurielle : services de barista, de mixologie, de grab and go… C’est un équilibre subtil entre esthétique et fonctionnalité où le design, tout comme l’architecture du bâtiment, prend tout son sens.
Brice Errera : En tant que développeur immobilier, le Groupe Galia partage cette vision. L’architecture n’est pas qu’une question de façade ou d’apparence : elle doit répondre à une logique d’usage mais aussi créer, ou recréer, de l’émotion, du lien. À travers notre métier, ce qui nous anime, c’est d’écrire le nouveau chapitre d’un bâtiment dans son quartier. Dans le cadre du TRIBE Paris Clichy, nous avions d’abord envisagé du logement en lieu et place de l’existant avant de basculer sur un programme hôtelier, ce qui a valu de tout remettre à plat. Après l’organisation d’un concours, nous avons sélectionné l’agence Neufville-Gayet dans l’objectif de concevoir un lieu qui respire, qui invite naturellement à entrer.
Quelles sont les démarches du Groupe Galia sur ce type de programme ?
B. E. : Notre métier est d’acquérir des actifs que nous considérons comme obsolètes et de les restructurer ou de construire une nouvelle histoire. Paradoxalement, nous préférons réduire la densité et augmenter la valeur – que ce soit économique, d’usage, de jouissance… – de chaque mètre carré plutôt que faire un maximum de surface. Nous aimons nous assurer en amont que ce que l’on va proposer lors d’un permis de construire aura l’adhésion des autorités compétentes. Cette manière de faire, de ne pas « s’imposer », d’inclure toutes les parties prenantes du projet très tôt dans le processus nous semble la plus efficace. L’un des défis majeurs du TRIBE Paris Clichy a été de créer un rez-de-chaussée vivant, ouvert sur la ville. Dans l’hôtellerie classique, le lobby est souvent perçu comme un espace de transition. Ici, nous voulions en faire un point central, un lieu où les clients et les habitants du quartier peuvent se croiser. Nous voulions également un hôtel à l’identité architecturale affirmée, comme c’est le cas avec cette façade en pierre naturelle qui s’intègre parfaitement dans son environnement urbain.
À quels nouveaux enjeux répondent les programmes hôteliers ?
P. O. : Aujourd’hui, le défi est de proposer un hôtel qui réponde aux nouveaux usages : les voyageurs ne veulent plus seulement une chambre confortable, ils cherchent un cadre qui a du sens. Cela implique de penser les espaces en fonction des besoins réels : offrir des zones de travail adaptées, des coins plus intimistes pour se détendre, un bar qui ne soit pas qu’un lieu de consommation mais aussi un espace de convivialité. L’hôtellerie doit pouvoir proposer des espaces flexibles, capables de s’adapter aux différents moments de la journée et aux différents types de clients. Un hôtel n’est plus un espace fermé sur lui-même, réservé uniquement aux voyageurs, il est un lieu de vie à part entière, où les locaux peuvent venir prendre un café, travailler ou simplement profiter d’un cadre agréable. Cela implique de penser l’architecture et l’aménagement pour favoriser ces interactions.
B. E. : Nous sommes convaincus que l’architecture hôtelière doit aussi être plus responsable et ancrée dans son environnement. L’usage de matériaux durables, la gestion optimisée des énergies et la réduction de l’empreinte carbone sont des critères de plus en plus déterminants. Il faut aussi penser les bâtiments pour qu’ils restent pertinents sur le long terme. Un bon projet architectural n’est pas figé, il doit pouvoir évoluer avec les besoins, tout en conservant l’esprit du lieu.

