Le Château Cantenac Brown, troisième grand cru dans la classification officielle des vins de Bordeaux de 1855, est un domaine viticole emblématique du Médoc, situé à Margaux-Cantenac. Les 75 hectares de vignes du domaine produisent des vins souvent élégants et parfumés, avec des notes de fruits rouges et d’épices. Le château de style Tudor, construit en 1806 par John Lewis Brown, en fait l’une des propriétés les plus remarquables de la région. La grande bâtisse est accompagnée de deux corps de ferme, l’un abritant les bureaux, cuvier et chai de l’ancienne exploitation, l’autre étant un hôtel avec piscine construit par AXA dans les années 1990. En 2019, le domaine est racheté par la famille Le Lous, passionnée par l’oenologie et soucieuse de moderniser les installations tout en préservant l’identité du lieu. Tristan Le Lous, ingénieur agronome, s’associe à José Sanfins, directeur historique du domaine depuis 1989, pour revenir à une vinification gravitaire, respectueuse du raisin.
Tristan Le Lous fait appel à l’agence Philippe Madec (apm) & associés (aujourd’hui renommée associer), dont la philosophie frugale épouse sa quête d’excellence environnementale. « J’avais une bouteille de Cantenac Brown dans ma cave ! C’était un signe », confie l’architecte, ravi de cette collaboration inattendue. Sa mission ? Créer un nouveau complexe réunissant une halle de vendanges, un cuvier et un chai. Son concept ? Réhabiliter l’ancien hôtel et y intégrer des extensions neuves pour réduire les démolitions et limiter les déchets. « Creuser pour s’enfouir aurait été une hérésie. Les volumes s’élèvent sans concurrencer le château Tudor, avec des toitures à deux pentes dont la hauteur respecte le paysage », souligne l’architecte. Le résultat ? 5 238 mètres carrés de surfaces restructurées, où les toitures basses en tuiles épousent discrètement la silhouette du château.
Le coeur du projet réside dans son approche bioclimatique. Les murs en pisé, mélange de terres d’Avensan (à 8 kilomètres du chantier) et de Montpon (à 90 kilomètres du site), atteignent 1 mètre d’épaisseur, associant briques de terre comprimée (BTC) et isolation en liège pour une inertie optimale. Les quatre puits climatiques en fonte qui récupèrent les calories/frigories du sol permettent d’assurer une température constante de 15 °C dans le chai. L’architecte Tiffanie Renard, en charge du projet chez associer, précise « qu’ils réduisent de 40 % le besoin en rafraîchissement, limitant l’usage des systèmes mécaniques en période de chaleur exceptionnelle ». La sélection des matériaux locaux fut néanmoins un parcours semé d’embûches. Pour le pisé, l’entreprise Murari de Fronton a mobilisé des artisans venus de toute la France, tandis que les 30 000 briques en terre de Graulhet ont exigé la formation d’apprentis. « Notre volonté de bâtir local a pu rejoindre celle de notre client, nous permettant de ne pas passer par des macro-lots attirant trop les majors du BTP », appuie l’architecte.
Le projet s’organise autour du processus viticole, depuis la réception des raisins jusqu’à l’élevage du vin. Dans la halle de vendanges (la plus grande jamais construite dans le Bordelais), la charpente en bois massif moisé, teintée de rouge à l’oxyde de fer (peinture à la farine), abrite un tri optique des grappes de raisins et protège les travailleurs des chaleurs estivales. Le cuvier, baigné de lumière naturelle grâce à des tympans vitrés et des ouvertures zénithales, abrite 70 cuves tronconiques isothermes permettant une vinification parcellaire précise, pour une vinification sans pompes, préservant l’intégrité des arômes… et des oreilles. « Le silence est la plus belle surprise de ce nouvel outil. On n’entend plus que le gargouillis du vin qui coule », s’émerveille José Sanfins, le maître de chai. Le chai justement, conçu pour accueillir deux récoltes, est un espace silencieux et tempéré, idéal pour l’élevage en barrique. Sa voûte en bois massif, conçue selon la suite de Fibonacci, crée une atmosphère de cathédrale. « C’est un temple dédié au temps long du vin », image Philippe Madec. Enfin, un escalier en chêne massif amène vers la salle de dégustation, largement ouverte sur les vignes à perte de vue, où la lumière du jour illumine la robe des vins à goûter. Le domaine du château Cantenac Brown est un remarquable projet bioclimatique, élégant et astucieux, qui met aussi bien en valeur la production du vin que les travailleurs.
Entretien avec Benoît Darenne, chargé d’affaires Calder Ingénierie
Quels ont été les principaux défis rencontrés lors des assemblages ?
Pour le démarrage de nos études, nous disposions d’une base extrêmement aboutie issue du travail conjoint du bureau d’études de conception C&E et des architectes. Au-delà de la justification statique de ces assemblages, nous nous sommes concentrés sur la manière dont la charpente devait se lever, notamment sur le cuvier où nous étions face à une charpente bois-métal tridimensionnelle relativement inédite. Il a fallu réfléchir à la façon dont les ferrures d’assemblages et les pièces de bois devaient s’imbriquer les unes aux autres, de manière à ce qu’il n’y ait pas d’éléments bois impossibles à intercaler. Mais il fallait également tenir compte des jeux de montage, des tolérances de fabrication des ferrures et des bois de charpente. Nous avons donc travaillé avec plusieurs leviers. Certains assemblages justifiés avec des perçages surdimensionnés permettant un jeu relatif au moment de la pose, d’autres en bois-métal avec une réflexion sur l’usinage du bois de manière à pouvoir venir insérer latéralement les pièces moisées autour des ferrures. Ou encore des assemblages boisbois vissés qui, le cas échéant, permettaient d’ajuster sur chantier si nécessaire. Une autre difficulté rencontrée a été la mise en plan pour l’usinage et la fabrication : certaines ferrures permettent de connecter jusqu’à huit poutres, chacune orientée selon des angles variables dans l’espace. Il y a une facilité relative à dessiner en 3D mais la traduction en plans papier 2D était bien plus complexe, nécessitant l’expérience du projeteur, la multiplication des vues suivant les différents plans inclinés et la compréhension des compagnons en atelier.
Comment avez-vous géré les tolérances d’exécution sur ces structures complexes ?
Nous avons modélisé l’ensemble de la structure mixte bois-métal à l’aide du logiciel Cadwork, qui permet de dessiner à un niveau de détail très poussé, comprenant les éléments bois, métal, les ferrures, jusqu’à la modélisation des vis, boulons et rondelles et évidement le bâti existant en interface avec nos ouvrages. Une seule maquette 3D a servi de base de coordination entre les différents intervenants. Deux approches principales ont été utilisées selon les zones du projet. Dans la partie réhabilitation d’abord, nos ouvrages venaient s’imbriquer dans un bâti existant, les charpentiers ont donc réalisé des relevés laser 3D des murs et planchers sur site. Un travail de synthèse avec un nuage de points a permis d’intégrer la réalité des existants dans notre modèle de dessin Cadwork, ce qui nous a permis d’ajuster la structure neuve avec une tolérance inférieure à 5 millimètres, un niveau de précision qui permet de fabriquer la charpente sans craindre les retouches sur site. Dans les zones neuves, les charpentiers ont utilisé notre maquette 3D comme support d’implantation directe. À l’aide de stations théodolites, ils ont pu implanter la position des ferrures d’ancrage de la charpente sur le gros oeuvre béton. Ces technologies de relevés et d’implantation numériques nous ont permis de réduire considérablement les écarts entre la conception théorique et la mise en oeuvre réelle. Pour le reste, nous avons appliqué les jeux et tolérances que permettent les DTU et ceux acquis avec l’expérience de notre métier.
Quelles contraintes ont guidé le choix de la préfabrication en atelier ?
Les structures du cuvier et du chai ont été taillées à l’aide d’une machine de taille numérique, directement à partir de nos fichiers de dessin 3D. Ce choix a été motivé par la complexité des pièces de bois et la rapidité d’exécution que permet cette technologie. Il a permis de maintenir une précision et une qualité constantes sur les usinages d’assemblages, notamment pour les entailles et les perçages destinés aux platines, ferrures et boulons de charpente. En contrepartie, ces machines imposent l’utilisation d’un bois équarri et raboté, et non des bois bruts de sciage. Pour la halle des vendanges et les autres zones, les charpentiers ont tracé les fermes et portiques sur épure, puis les ont taillés manuellement. Les autres pièces de bois ont également été taillées manuellement à partir des fiches de taille issues de notre modélisation 3D. Sur le cuvier et le chai, la préfabrication a été poussée jusqu’à la réalisation des caissons chevronnés de toiture en atelier, composés de la volige de finition en sous-face, du pare-vapeur, de l’isolant entre chevrons bois massif et du pare-pluie. Nous avons également envoyé en découpe laser toutes les platines, qui sont ensuite assemblées et soudées dans l’atelier de serrurerie.

